Peut on savoir quelles sont les limites de la connaissance scientifique?

2 mars 2015

Reflexion

Il est communément admis aujourd’hui de considérer la connaissance scientifique comme la seule connaissance capable de décrire le fonctionnement de notre monde par des théories consistant en un ensemble de lois expliquant les phénomènes empiriques.  Pourtant, des débats contemporains comme le créationnisme aux Etats-Unis remettent en cause la légitimité de la science comme seule source de la vérité. De plus, la découverte de nouveaux modèles théoriques particulièrement en sciences physiques fait ressurgir de nouveaux discours à connotation métaphysique (comme par exemple, l’existence d’univers parallèles) que la science avait prétention de remplacer. Face à la prolifération des théories contradictoires,  Il est nécessaire de savoir s’il nous est possible de définir les domaines illégitimes de la connaissance scientifique, c’est-à-dire revenir à une définition de la connaissance scientifique afin d’en déterminer ses limites.  Peut-on donc savoir quelles sont les limites de la connaissance scientifique ? Tout d’abord, nous verrons comment la connaissance scientifique se définit selon une méthode qui induit certaines limites de la connaissance scientifique. Ensuite, nous interrogerons les limites d’une connaissance scientifique en nous référant au doute hyperbolique de Descartes. Nous verrons comment la théorie et l’expérimentation peuvent se compléter dans l’exemple de la découverte de la matière et de l’énergie noire. Enfin, nous essayerons de voir comment la connaissance scientifique peut être comprise comme légitime dans les limitations  ainsi définies.

 

Pour Auguste Comte dans son Discours sur l’esprit positif, le développement des connaissances scientifiques est le fruit d’un processus historique  qui, selon la loi des trois états, succède à la connaissance théologique et à la connaissance métaphysique. La connaissance scientifique peut être comprise comme la finalité d’un esprit humain voulant comprendre le monde qui l’entoure. Cet achèvement de la connaissance humaine dans la science peut être interprété comme la toute-puissance de l’entendement humain sur la nature. L’homme est capable de connaitre le monde qui l’entoure sans aucune limite. La science est en effet entendue par les positivistes comme la seule connaissance possible. Toute autre connaissance ne serait au mieux qu’une illusion de vérité ou au pire une erreur. La seule limite de la connaissance serait celle du monde à connaitre.  La connaissance d’un monde infini n’aurait donc aucune limite si ce n’est le temps que l’homme prendrait pour les découvrir. Cette conception d’une connaissance infinie est peut-être à rapprocher d’un certain platonisme. Les connaissances auraient leur existence propre, dans une sphère d’idées éternelles que l’homme, par la science, pourrait atteindre. La science serait la voie vers cet autre monde idéal dont le monde sensible serait le reflet. La connaissance scientifique dépendrait donc du monde à connaitre. Dans le cas d’un monde infini, les connaissances scientifiques n’auraient pas de limite. Dans le cas d’un monde fini, il nous serait possible de connaitre ses limites une fois que toutes les connaissances seraient acquises. Cette conception de la vérité pose toutefois quelques problèmes. Elle pose comme fondement de la connaissance une intelligence humaine sans limite, capable de connaitre toutes les vérités du monde par la science. Elle n’explique pourtant pas pourquoi il est si difficile de connaitre les lois de ce monde et pourquoi il reste encore tant de phénomènes inexpliqués. Le lien entre le monde des idées et le monde sensible reste aussi difficile à expliquer que la participation chez Platon. Pourquoi les connaissances considérées comme universelles (par exemple les mathématiques des lois physiques)  décrivent-elles si bien les phénomènes de ce monde ? Le monde se réduirait-il aux connaissances mathématiques que nous en avons? Auguste Comte, dans la loi des trois états, nous indique qu’il existe d’autres connaissances possibles que la connaissance scientifique. En effet, une connaissance est d’abord une proposition que nous croyons vraie pour de bonnes raisons. Or pour Peirce, dans Comment se fixe la croyance ?, il existe plusieurs méthodes pour fixer une opinion comme croyance. Tout d’abord, il y a la méthode de ténacité qui consiste à refuser de confronter son opinion avec celles des autres. La méthode des sceptiques peut être rapprochée de la méthode de ténacité consistant à refuser la tentation du savoir par une éthique volontaire conduisant au bonheur.  Il y a ensuite la méthode d’autorité qui consiste à tenir pour vraie la seule autorité que l’on considère comme légitime. Cette croyance est à rapprocher de la connaissance théologique de Comte qui est la caractéristique des religions, considérant  comme vraies les seules vérités divines révélées dans les livres sacrés. Enfin, il existe aussi la méthode a priori qui consiste à croire en un système non réfutable par l’expérience ; cette fixation de la croyance est celle de la connaissance métaphysique. Nous pouvons déjà voir que la connaissance scientifique est en compétition avec d’autres types de connaissances dans le domaine de la croyance. Une connaissance scientifique suppose en effet déjà une croyance spécifique qui élimine d’autres croyances. La connaissance scientifique repose sur une confrontation avec les faits, une exposition à la contradiction, qui suppose déjà le renoncement à la méthode de ténacité, à la méthode d’autorité et à la méthode a priori. Or les arguments pour défaire cette croyance ne sont pas rares. L’argument pessimiste, consistant à rappeler que l’histoire moderne de la connaissance n’est qu‘une suite de théories scientifiques qui se sont par la suite révélées fausses,  remet facilement en doute le choix de la connaissance scientifique pour d’autres modes de croyances. L’argument pessimiste révèle une tentation qui consiste à confondre la croyance dans la connaissance scientifique pour elle-même, avec la croyance dans la méthode scientifique qui produit des connaissances. Une croyance dans les connaissances scientifiques pour elles-mêmes revient à une connaissance dogmatique qui relèverait de la méthode d’autorité. Si nous pensons qu’une connaissance scientifique est vraie car elle est défendue par une communauté de scientifiques reconnus, cette connaissance n’est pas plus justifiée qu’une autre croyance du même ordre. Cette tentation peut amener par exemple des conclusions dogmatiques dans la capacité sans limite de la connaissance scientifique. La connaissance scientifique pour Peirce repose sur une certaine croyance dans une méthode particulière et non dans une croyance dans la connaissance scientifique en elle-même. Quelle est donc cette  méthode qui produit la connaissance scientifique ?

 

Karl Popper, dans Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique définit la scientificité d’une connaissance par un test de réfutabilité. « le critère de scientificité d’une théorie… réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester ». Pour lui, une connaissance scientifique est une connaissance qui se soumet à la remise en question pour une réfutation possible. La vérité d’une proposition telle que tous les corbeaux sont noirs peut être une connaissance scientifique dans la mesure où il suffit de montrer un corbeau blanc pour la révéler fausse. Au contraire, la proposition, Dieu est infini ne peut être une connaissance scientifique car  elle ne peut faire l’objet d’aucune expérience contradictoire. Cette définition permet par exemple de considérer comme connaissance scientifique ou non, certaines théories physiques comme la théorie des cordes. La physique contemporaine se constitue par la physique quantique et la physique de la relativité générale. La physique de la relativité générale décrit, par des formules mathématiques, l’influence de la matière sur le mouvement des astres. La physique quantique quant à elle décrit le comportement des atomes et des particules. Les physiciens se confrontent au problème suivant : les lois de la physique générale sont des lois déterministes, c’est à dire qu’un phénomène obéit toujours de la même façon aux interactions de son environnement. Or les expérimentations sur les objets de la physique quantique révèlent des comportements non déterministes. Une même particule peut être vue en même temps dans des lieux différents et possédant des particularités différentes (L’expérience de pensée du chat de Schrödinger illustre ce comportement). Les lois de la physique quantique sont des lois de probabilité. Le défi majeur de la physique contemporaine est de trouver un système de lois qui expliqueraient à la fois la physique quantique et la physique de la relativité générale. Cette loi unique expliquerait l‘ensemble des phénomènes visibles, ce serait une loi qui unifierait mathématiquement les quatre interactions fondamentales (la  gravité, l’interaction nucléaire  forte, l’interaction nucléaire  faible et l’interaction électromagnétique). De cette volonté a surgi de nouvelles théories et en particulier la théorie des cordes.  Les particules élémentaires ne seraient pas des corps mais des cordes vibrants à des fréquences différentes. Cette différence  serait à l’origine de la multitude de particules élémentaires de l’univers. Les quatre interactions fondamentales dériveraient d’une superforce qui était présente à l’origine de l’univers. Cette théorie mathématique expliquerait l’ensemble des phénomènes de l’univers et en particulier ceux à la frontière du monde quantique et du monde de la physique générale comme les trous noirs. La théorie des cordes a par exemple permis de retrouver la formule de Hawking sur l’entropie des trous noirs. Malgré des résultats formels certains, la théorie des cordes est irréfutable. Il est en effet possible d’ajuster ses paramètres pour pouvoir s’accommoder à l’ensemble des phénomènes observables. Pour Popper, la théorie des cordes ne peut donc pas être considérée comme une connaissance scientifique car elle ne peut jamais être fausse. Une loi physique qui se modifierait à chaque nouvelle expérience contradictoire, qui trouverait donc sa vérité par induction, peut  difficilement être considérée comme une connaissance scientifique apodictique. D’autant plus que la théorie des cordes émet l’hypothèse d’un monde à plus de quatre dimensions (Onze pour la théorie M) et la possibilité de la coexistence de différents univers parallèles (les branes). La possibilité même d’une expérience en dehors de notre univers reste tout de même difficile à concevoir, même en étant dotée d’une croyance aveugle dans le progrès scientifique et technique. Le caractère réfutable d’une proposition scientifique ne laisse pourtant pas quelques difficultés. Par analogie avec le théorème d’incomplétude de Gödel, rien ne nous interdit de concevoir la possibilité de lois physiques vraies irréfutables. Dans la mesure où certaines propositions mathématiques sont vraies et indémontrables, nous ne pouvons pas nier la possibilité de vérités physiques indécidables. De plus, l’adéquation d’une loi physique  avec l’expérience ne prouve en rien la vérité d’une interprétation humaine de la loi. La physique newtonienne fut en effet le paradigme de pensée de nos sociétés modernes. Les lois de Newton expliquent la majorité des phénomènes de notre monde pourtant l’explication de la loi par une force de gravitation qui attire les objet massiques entre eux a été réfutée par les lois de la relativité d’Einstein.  Pour lui en effet, la gravitation est une perturbation de l’espace temps qui devient courbe sous l’effet de la masse des objets. Les objets ne sont pas attirés par une force invisible transportée par de l’éther mais leur mouvement est modifié par la courbure de l’espace-temps lui même. Malgré cela, le critère d’irréfutabilité de Popper et la possibilité de remise en question reste un élément important pour définir les limites de la connaissance scientifique.

 

Nous voyons ici que la capacité de remise en question est essentielle dans la méthode scientifique, mais la méthode scientifique suppose-t-elle de pouvoir tout remettre en question ? Le philosophe qui a poussé au plus loin les méthodes des sceptiques est Descartes avec le doute hyperbolique. Dans les Méditations métaphysiques, Descartes utilise d’abord l’argument du rêve pour mettre en doute toutes les données sensibles de notre perception. Pour lui, il est possible que toute la réalité que nous percevons ne soit en fait qu’un mauvais rêve. De plus, comme nos sens nous ont déjà trompés, ils ne peuvent pas être fiables pour découvrir la vérité. Une fois les perceptions sensibles mises en doute,  Descartes va plus loin en mettant en scène un malin génie qui viendrait nous tromper dans les vérités éternelles, comme les mathématiques ou la logique. Une fois le monde sensible et les vérités éternelles mises en doute, Descartes découvre que la seule certitude possible qui résiste au doute est la suivante : même si le malin génie le trompe, il ne peut pas l’empêcher de penser qu’il le trompe et donc qu’il est.  Pour Descartes, le doute hyperbolique ne permet qu’une certitude, celle du cogito. Aucune autre connaissance du monde n’est possible sans l’intervention divine qui, par sa perfection, ne peut pas vouloir nous induire en erreur. Pierce dans Pragmatisme et pragmaticisme critique fortement le doute hyperbolique méthodique. Pour lui,  bien que Descartes remette en cause le monde sensible et les vérités intelligibles, il ne peut s’empêcher de continuer de croire dans la réalité de ce monde.  Pour Pierce, le doute doit être méthodique et logique et le doute hyperbolique de Descartes est irrationnel. Bien que le doute soit nécessaire pour la méthode scientifique, les pragmatiques nous disent que la certitude et la confiance ne le sont pas moins. Si nous ne faisons pas confiance à certaines croyances fondamentales, nous ne pourrions pas même douter. La connaissance scientifique suppose donc une croyance dans certaines vérités comme les vérités mathématiques, la logique et la réalité des données de la perception sensible.  Or si le doute ne concerne pas certaines vérités premières, cela ne revient-il pas à fonder la connaissance scientifique sur des principes métaphysiques ? Pour Duhem dans La théorie physique, son objet, sa structure, la science n’a pas à se prononcer sur la métaphysique. Il paraît faire écho à la phrase de Newton «Ô Physique, garde toi de la métaphysique ». De même que les théories mathématiques reposent sur des axiomes indémontrables, les débats métaphysiques peuvent se répercuter dans les connaissances scientifiques. Par exemple, une connaissance peut être comprise comme l’explication causale des phénomènes ; or, en remontant la chaine causale, nous ne pouvons arriver qu’à l’idée d’une cause première qui serait cause de soi : le premier moteur immobile pour Aristote ou Dieu pour Descartes et Leibniz. Pour Duhem, la seule solution possible pour sortir des problèmes métaphysiques est de renoncer aux explications ultimes.  La science a une fonction représentative d’un ensemble abstrait de lois de la nature. Par contre, vouloir expliquer relève de la métaphysique qu’il s’agit  de distinguer de la science. La science doit se contenter d’explications partielles des phénomènes à étudier, que l’on peut justifier par la logique du raisonnement et par l’épreuve de l’expérience. Nous pouvons donc voir ici une des limites de la connaissance scientifique qui réduit son champ d’action possible à des explications théoriques partielles validées par les observations de l’expérience

 

La physique contemporaine est d’ailleurs  un échange entre lois formelles et observations expérimentales. Les lois de gravitation par exemple expliquent parfaitement le mouvement des planètes du système solaire autour du soleil. Nous pouvons prédire avec exactitude la position d’une planète à un moment donné. De même nous pouvons déduire théoriquement la vitesse de rotation de galaxies dites spirales en fonction de la distance au centre. D’après les formules de Kepler et de Newton, la vitesse de rotation est maximale proche du centre et décroit à mesure que l’on s’en éloigne. Or les observations montrent le contraire, les vitesses de rotation des étoiles restent constantes  même à la périphérie de la galaxie. Cette observation pose de nombreuses questions. Est-il possible que les lois de Newton, qui pourtant expliquent le mouvement des planètes autour du soleil, soient fausses ? Certains scientifiques pensent que notre formulation théorique ne suffit pas  et la théorie MOND par exemple, théorie de la gravité modifiée, tente, à partir d’une nouvelle formalisation mathématique, de retrouver les observations de vitesse de rotation constante. Afin de valider cette nouvelle théorie, certains scientifiques ont essayé de la confronter à divers phénomènes de l’univers et il s’est avéré que la théorie ne traduit pas les observations faites lors d’une collision de deux amas de galaxie. Nous voyons ici comment la science avance entre formulation théorique de causalité et observations expérimentales. Nous pensons que la vérité doit être apodictique, c’est à dire nécessaire et universelle et donc a priori, indépendante de l’expérience.  Or, nous voyons dans l’exemple de la théorie MOND comment les observations influencent nos théories scientifiques. Nos lois théoriques dérivent-elles donc de l’expérience ? D’après Hume, il n’existe pas de loi de nécessité dans la nature : c’est seulement notre esprit qui, par habitude, relie deux phénomènes qui se suivent de façon récurrente dans le temps. Pour lui, seule la régularité des phénomènes nous pousse à formuler l’exigence de nécessité dans la nature et la relation causale provient donc seulement de l’expérience. La communauté scientifique penche aujourd’hui sur l’existence d’une matière noire, c’est à dire non observable de la terre car elle ne réfléchirait pas la lumière. La présence d’une matière inconnue autour des galaxies expliquerait en effet la vitesse de rotation constante des astres d’après les lois de Newton.  Or, les calculs montrent que notre univers doit être composé majoritairement de matière noire pour expliquer le phénomène. Certains pensent que la matière noire serait composée en majorité de particules élémentaires appelées WIMPS que l’on essaye de retrouver dans les accélérateurs de particules.  Sans cette découverte, il est difficile de pouvoir considérer la théorie noire comme une connaissance scientifique.  De même, l’observation des mouvements des galaxies a permis de découvrir que l’univers est en expansion. Or d’après les lois de la relativité, cette expansion devrait ralentir au cours du temps d’après les lois de Friedmann. En effet, suite au Big Bang , la matière est animée d’une force initiale qui tend à l’expansion de l’univers ; or, d’après les lois de gravitation, les astres devraient s’attirer entre eux , ce qui devrait ralentir l’expansion, pour terminer dans ce que certains appellent le Big Crunch. Or, nous constatons par l’observation que l’expansion s’accélère. Cette constatation est en contradiction avec les lois actuelles sur la gravitation. Afin d’expliquer ce phénomène, les scientifiques font l’hypothèse de l’existence d’une énergie noire qui aurait une gravité négative. Nous pouvons voir donc ici comment la théorie scientifique, avec l’exemple de la théorie de la matière noire et de l’énergie noire, précède l’expérience dans sa formulation théorique possible. Pour autant, ces théories ne peuvent pas être considérées comme des connaissances dans la mesure où elles ne sont pour l’instant validées par aucune observation.  Nous pouvons d’ailleurs noter une similitude de cette théorie avec la théorie de l’éther. Depuis l’antiquité jusqu’à Einstein, les hommes ont toujours considéré les éthers comme des substances subtiles distinctes de la matière et permettant de fournir ou transmettre des effets entre les corps. L’éther a permis l’explication de la trajectoire des planètes pour Descartes, la transmission de la gravitation pour Newton, la transmission de la lumière et bien d’autres phénomènes non expliqués. La matière et l’énergie noire seraient-elles un « asile de l’ignorance » du vingt et unième siècle comme le fut l’éther dans les siècles précédents ? Si l’on considère que la connaissance scientifique est relative aux principes métaphysiques, à un entendement et à une technique d’observation humaine, peut-on se fier à des théories scientifiques qui ne peuvent plus prétendre  au savoir universel ?

 

Pour les positivistes, il faut renoncer aux modèles théoriques pour se baser uniquement sur les faits. Pour eux, la connaissance scientifique doit se limiter à l’observation et à la structuration des phénomènes à étudier. Pour Wittgenstein, dans le Tractatus logico-philosophicus, « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». Pour lui,  il faut restreindre la pratique scientifique aux faits ordinaires et renoncer aux discours scientifiques qui vont au-delà de l’expérience possible. Pourtant, les théories scientifiques qui décrivent des phénomènes suprasensibles permettent des réalisations pratiques qui se révèlent efficaces. L’invention du téléphone repose sur un modèle d’ondes-électromagnétiques qui ne sont pas accessibles dans l’expérience ordinaire ; or il s’avère que la théorie scientifique est la seule capable d’expliquer son fonctionnement. L’efficacité ne peut pourtant pas être une justification d’une connaissance scientifique dans la mesure où l’histoire a déjà vu se succéder des théories efficaces mais fausses. Le paralogisme du conséquent peut être dépassé lorsqu’une théorie scientifique permet d’expliquer un phénomène tout en montrant la fausseté des théories concurrentes (comme par exemple la théorie du vide de Pascal face aux théories de l’horreur du vide). Dans l’épistémologie kantienne de la Critique de la raison pure, seule la connaissance des phénomènes est  accessible par la raison humaine. Les phénomènes nous sont donnés dans l’intuition, qui est rendue possible par les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps. L’entendement, à partir des catégories de l’entendement, synthétise le divers de l’intuition pour former une connaissance. La connaissance de l’objet en soi, la noumène, nous est inaccessible. Pour Kant, c’est l’intuition a priori de l’espace et du temps qui nous permet d’avoir des connaissances de la géométrie et de l’arithmétique. Pour lui donc, la connaissance scientifique est inhérente à la structure a priori de notre entendement. Nous pouvons donc faire l’hypothèse, avec Kant,  que nos connaissances scientifiques ne sont que des produits de notre capacité à synthétiser le monde. Pour autant, les catégories sont les mêmes pour toutes les rationalités humaines et donc les lois  produites par notre entendement sont universelles par rapport à tout entendement humain. La connaissance scientifique est donc possible à condition de la concevoir à l’horizon de l’entendement humain. La connaissance scientifique ne décrit donc peut-être pas le monde tel qu’il est en soi mais nous permet l’accès à une vérité accessible à la raison humaine.

De plus, même si les théories scientifiques restent relatives à bien des égards, il n’en reste pas moins qu’elles ont une utilité certaine. Pour Duhem, dans La théorie physique, son objet, sa structure, les théories scientifiques ne sont pas justifiées mais possèdent une utilité économique et sociale qui suffit à justifier leurs utilisations. De même que Kant a su critiquer la métaphysique comme une connaissance injustifiée en dehors du domaine de l’expérience, il a su la réhabiliter dans sa morale. Considérant le raisonnement métaphysique comme une tendance naturelle de la raison, il a su montrer comment la raison, en produisant des idées régulatrices, peut être comprise comme le fondement d’une morale universelle. La raison du discours métaphysique ne se trouverait plus dans la connaissance comme chez les scolastiques mais dans la raison pratique nécessaire à la vie en société. Nous pouvons conjecturer de la même façon que les sociétés modernes, entièrement structurées par des réalisations techniques, requièrent, pour fonctionner, notre croyance dans les théories scientifiques. En effet, nous avons tendance à penser la technique comme la mise en pratique de nos connaissances scientifiques. Les scientifiques découvrent les lois physiques de la nature que l’ingénieur peut alors utiliser dans la fabrication d’un outil. Or nous pouvons aussi penser la science comme dépendante de la technique humaine. Ce sont les fontainiers de Florence, en souhaitant aspirer l’eau à plus de dix mètres, qui sont à l’origine de l’hypothèse de Toricelli, confirmée ensuite par Pascal, sur la pression atmosphérique. De même, la découverte de la machine à vapeur précède de deux siècles l’interprétation scientifique du phénomène.  De nombreux cas illustrent l’antériorité de la technique sur la science. Nous devons interroger l’origine de la dichotomie culturelle entre la science et la technique. La distinction aristotélicienne entre la science qui serait une praxis, une pratique possédant sa fin en elle même dans la connaissance, et la technique comme poyesis, simplement interprétée comme un moyen en vue d’une fin extérieure, pourrait être à l’origine de cette distinction que l’on peut interpréter comme une vision abstraite loin de la réalité des phénomènes. Les interactions entre science et technique sont en effet  nombreuses. La science a tout d’abord besoin de l’évolution technique pour avancer. Par exemple, il a fallu la technique du vide pour découvrir les composants de la matière comme les électrons. Le développement de la technique est donc de ce point de vue une limite à la connaissance scientifique. De plus, la plupart des chercheurs évoluent dans des milieux techniques développés. L’image du savant solitaire n’est plus applicable au monde de la recherche contemporaine qui évolue dans un milieu hautement technique. La recherche, en dehors des laboratoires équipés d’instruments, n’est plus possible pour les recherches fondamentales sur la matière ou l’espace. Les accélérateurs de particules comme le CERN ou le télescope comme l’ALMA sont nécessaires pour étudier au plus près les phénomènes invisibles à l’œil humain. Sans même considérer la question du financement de ses infrastructures techniques gigantesques et donc la dépendance de la science à la politique et à l’économie, nous pouvons donc déjà voir comment la connaissance scientifique, pour se confronter à l’expérience, est aujourd’hui dépendante de la technique disponible. Or les instruments techniques sont eux mêmes les dépositaires d’une théorie scientifique sous-jacente. Lorsqu’un scientifique utilise un voltmètre pour justifier par l’expérience une théorie, sa découverte dépend de la théorie des lois électriques au fondement de l’outil. Lorsque nous souhaitons observer l’univers par un télescope, nous tenons pour acquis les connaissances scientifiques sur l’optique et la lumière. Nous avons donc ici un usage circulaire des théories scientifiques qui donne, par défaut, une certaine orientation aux découvertes scientifiques. Nous pouvons nous interroger sur la pertinence des expérimentations qui utilisent des instruments reposant sur une théorie scientifique peut-être encore à démontrer. Une philosophie d’une science intimement liée à la technique ne peut pas négliger une analyse de l’essence de la technique.  Une philosophie, comme celle d’Heidegger dans La question de la technique, qui définit la technique comme  volonté de puissance servant à asservir le monde pour en faire du disponible, pose la question du rôle de la science humaine dans cette appropriation du monde naturel. Pour Mauss  dans Les techniques et la technologie « même la science, surtout la magnifique science de nos jours, est devenue un élément de la technique, un moyen ». Nous sommes loin de la Sophia d’Aristote qui prône une connaissance théorétique des premiers principes de façon désintéressée.  La science est vue ici comme un moyen supplémentaire pour légitimer la prétention de la volonté technique à s’accaparer le monde qui nous entoure.  Nous voyons donc ici une définition de la science qui serait à l’origine d’une certaine représentation du monde cohérente et qui serait intrinsèquement liée à l’activité humaine.

 

Nous avons donc vu que la connaissance scientifique est d’abord une croyance dans une méthode scientifique particulière qui se confronte à d’autres croyances. Cette croyance est en elle-même une limite de la connaissance scientifique car elle suppose la possibilité de remise en doute permanente. Le principe de réfutabilité de Popper par exemple peut nier à la théorie des cordes le titre de connaissance scientifique, dans la mesure où elle ne peut jamais se confronter à une expérience contradictoire. Pour autant, tout ne peut pas être remis en doute dans la mesure où le doute lui-même suppose une croyance fondamentale dans des postulats et vérités premières indémontrables. De ce fait, la science ne peut traiter que d’explications partielles et doit renoncer aux explications absolues.  La science doit sans cesse  confronter ses théories à l’expérimentation. Or, nous voyons comment, avec l’exemple de l’énergie et de la matière noire, l’expérimentation peut elle-même être à la source de théories nouvelles qui ne peuvent pas être considérées comme des connaissances scientifiques. Enfin, la connaissance scientifique repose sur une structure logique inhérente à l’entendement humain et suppose une connaissance relative aux techniques humaines. La science comprise comme pratique humaine a d’ailleurs permis l’émergence d’une anthropologie des sciences comme celle de B. Latour ou même l’idée de paradigme scientifique de Kuhn qui, au travers d’une histoire des sciences, permet des connaissances sur les sociétés humaines qui dépassent la portée scientifique des connaissances du passé.

 

 

 

 

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